276 – Chronique anachronique mosane: « Le dernier passeur d’eau. » (Waulsort – Hastière, province de Namur)

Lorsque l’on souhaite sortir du rail un moment, il est parfois possible de le faire en esquif. Hors du temps moderne et de l’agitation urbaine quotidienne, certains lieux reculés semblent disposés à vous étreindre quelques heures, caressant votre nerf vague de leur immuable condition d’antan.

C’est le cas de Waulsort, sur la commune de Hastière, en province de Namur, au fil de la haute Meuse.

Lovée sur les rives du lit du fleuve, cette localité coquette et tentant de résister à son obsolescence représente un des derniers bastions de l’architecture début 1900, à quinze kilomètres de Givet en France.

Peuplée d’environ cinq-cents âmes et jalonnée de près de quatre-vingts gîtes, Waulsort arbore la première moitié du vingtième siècle voire même la fin du XIXè siècle, puisque la Meuse fut canalisée après 1860 et vit ses barrages et écluses émerger jusqu’en 1875. C’est alors qu’un passage d’eau naquit, sous la forme d’un bac hâlé par un homme qui le guidait à l’aide d’un sabot le long d’un câble tendu d’une rive à l’autre sous l’eau, desservant les usagers ferroviaires notamment, issus du cru.

Jamais cette activité ne périclita jusqu’à aujourd’hui où elle perdure encore, faisant de son passeur d’eau le dernier fonctionnaire public exerçant ce job ancestral.

Depuis le rivage mosan, face au port de plaisance, avec ma maman à qui je fais découvrir ce petit havre de paix bucolique, nous nous présentons au petit quai d’embarquement désert. Le « préposé » au bac apparaît quelques minutes plus tard, quittant le bâtiment d’accueil du port en vis-à-vis, nous adressant un petit signe de la main indiquant qu’il a remarqué notre présence.

Il traverse lentement le cours d’eau et nous invite à nous installer dans son embarcation…

La courte traversée est gratuite, cependant, je lui glisse un pourboire de sympathie qu’il accepte avec humilité et sourire. La Meuse est « d’huile », et le grand bac trace un léger sillage, muet comme une carpe, jusqu’au ponton de la rive droite où nous débarquons quelques minutes plus tard.

Je constate qu’un des derniers vieux immeubles du tout début XXè siècle a été rasé, en l’occurrence le grand Hôtel Regnier (démoli en 2022). Il était encore sur « pieds », en piteux état, lors de ma dernière visite, il y a quelques années à peine.

Longeant les petits yachts de plaisance amarrés le long de la rade du port, nous empruntons le sentier très arboré au pied du coteau jusqu’au barrage en amont, où nous pourrons traverser le fleuve. Une île naturelle masque légèrement le chenal menant à l’écluse que nos traverserons également via une de ses portes pour rejoindre ensuite la rive gauche nous ramenant vers le ponton de départ.

La quiétude ambiante n’est rompue que par les innombrables vocalises des oiseaux qui chantent le printemps à tue-tête.

Une péniche quitte le sas éclusier vers l’aval, faisant à peine ronronner son moteur afin de ne pas troubler le faible débit mosan ayant absorbé les précipitations des deux derniers jours.

Moins de cinq kilomètres après notre traversée nautique, nous apercevons une brasserie au nom des « Passagers de l’eau » qualifié de lieu convivial et dynamique. Nous nous installons sur la terrasse « vintage » en plein air offrant une vue directe sur le fleuve et le petit port.

Le charmant propriétaire septuagénaire discute avec nous et fait office d’hôte touristique, culturel et patrimonial, exhibant même de vieilles vues de Waulsort au fil des cent dernières années…

Cette paire d’heures passées dans ce qui aurait pu évoquer un « trou perdu » au quidam non averti nous a ravis.

Un détour à ne pas manquer sur la route de Givet, but de notre escapade du jour, qui confère à l’anachronisme des lettres de noblesse…

Vincent Poitier, alias « le pensiologue. »

Le 07 mai 2026.

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